Irvine WELSH - Glu
De lui, impossible de dire s’il est venu au monde à terme, juste préciser qu’il est né « Labour ». Un 27 septembre 1958. À Leith, dans cet espace social sordide où tant d’autres fils d’Edimbourg ont vu le jour. Quartier travailliste qui a souvent fait office de terminus des ambitieux. À Leith, Mary Stuart débarque en l’an de grâce 1561 mais les amateurs de littérature culte et trash n’ignorent plus que Leith est pour Irvine Welsh ce que le comté imaginaire de Yoknapatawpha fut pour Faulkner. Sauf que le district de Leith est, lui, tristement réel.
À l’aube des sixties, pour ces fils d’ouvriers, l’horizon se borne aux murs blafards de l’usine. Pour seule distraction le comptoir d’un pub crasseux, glauque, enfumé. Irvine Welsh est bien l’un des rejetons de cette glorieuse classe ouvrière. Le rêve d’un grand soir, dernier refuge poétique des pauvres, la « Dame de fer » se chargera sous peu de l’éteindre brutalement.
Irvine Welsh, seize ans, quitte l’école et se cherche. Cafouille. Compte ses petits boulots. Ce serait omettre une enfance de la baston au nom de la fraternité des bandes. Faire table rase des bitures d’avant-match de foot. Des drogues-parties d’après catch amoureux.
1977 : London calling. Welsh croit aux vertus du délavage punk. Guitare et chant. Défonce. Devenu agent immobilier, il remise la guitare et déchante. Retour à Edimbourg où, côté scène littéraire, ça remue dans tous les sens. Mais ce qui va secouer Irvine Welsh se nomme acide, et déferle depuis Manchester. La culture rave devient son plus beau cauchemar. L’ecstasy sa nouvelle héroïne. À Edimbourg, un grand auteur est en passe de naître.
Auparavant, ce futur grand auteur aura travaillé au département municipal du logement. Et même repris ses études. En 1993 sort Trainspotting. Electro shocking.
En 2001 paraît Glu. Quatrième roman de l’auteur écossais qui a, entre-temps, écrit deux recueils de nouvelles : Acid house (1994) où les thèmes de Trainspotting (l’aventure tragi-comique d’une bande de potes sur fond de musique techno et de prises de drogue pour s’échapper du quotidien), premier roman paru l’année précédente, ressurgissent patinés d’une large couche de fantaisie.
Puis en 1996 Ecstasy, trois contes d’amour chimique : l’amour, la vengeance et la drogue, modernes addictions traitées en mode satirique le temps de trois romans miniatures. Viendra ensuite Une ordure (1997), l’opuscule le plus crépusculaire de Welsh. Chronique de l’abject brigadier Bruce Robertson. En 2002 publication de Porno, la suite de Trainspotting. Enfin de la fable gothique Recettes intimes de grands chefs, en 2006.
Quand Balzac entreprend sa comédie humaine, son ambition clamée haut et fort consiste à enfermer son époque dans plusieurs volumes. Chez Welsh, livre après livre, on devine le même dessein. Bien sûr à cause de son rapport à la drogue, certains ont eu vite fait de l’apparenter à la « chemical génération », de lui inventer une parenté avec Brett Easton Ellis, voire Hunter S. Thompson. Parce que son écriture est trash, l’affaire est entendue. Et que depuis Trainspotting, succès planétaire du film tiré du roman, et thèmes sulfureux (sexe, glandouille et techno music), Irvine Welsh a laissé dire. Et faire.
À lire Glu, ce qui colle d’évidence aux yeux du lecteur attentif c’est moins cette langue buissonnière, populaire et subversive, subtil dosage d’argot urbain passé à la moulinette d’un style écrit-parlé regorgeant de distorsions, d’écarts et d’aphorismes lower class, que le cycle romanesque entamé dès les romans antérieurs, cycle qui nous permet de tourner autour du point de fascination de l’auteur : Edimbourg. Avec une focale particulière sur le district de Leith, coin paumé rendu dans ce qu’il a de plus miteux.
Welsh en retrace l’histoire à travers le destin de quatre familles. Les pères d’abord, pour la plupart ouvriers. Certains emménagent, l’œil ému, dans ces nouvelles barres synonymes d’un progrès social conquis de haute lutte. Lumière, propreté, air et chaleur. Et ce parti des travailleurs tout occupé à labourer le sillon. Confort moderne en perspective. Du boulot, surtout, où suer la bière du week-end. Les fils ensuite. Le travail vient à manquer. Thatcher et son libéralisme sont passés par là. L’une après l’autre, les usines ferment. Les fils ont grandi en assistant aux défaites politiques, sociales et économiques des hommes de la maison. Leur quotidien, larcins, misère sexuelle – l’éducation en ce domaine se limitant aux films porno – hooliganisme et recours fréquent aux drogues. Existence brutale.
Les deux décennies suivantes ne vont pas l’améliorer. À Leith, vivre fatigue. Mais si les gosiers sont en pente, si au creux des coudes la shooteuse parfois se plante, résonnent aussi de formidables éclats de rire. Glu revient sur trente ans d’amitiés, de chômage et de culture pop. Des derniers vinyles d’Elvis à la techno, en passant par la rage punk. Trente ans de tragi-comédies. Et à chaque fois, l’air de rien, retour sur les nouvelles conjectures sociales.
Certains ont beau jeu d’accuser l’auteur de faire des pauvres « des êtres bêtes et méchants, médiocres et incultes » et de « poser un regard condescendant sur la classe qu’il entend pourtant réhabiliter ». Welsh n’est pas un Zola écossais. La force de son propos, c’est d’avoir su se démarquer de cette habituelle empathie surchargée de pathos. Il s’agit moins pour lui de faire de ses personnages des bons sauvages que de les dépeindre tels qu’ils sont. Et la vérité, la leur, souvent très crue, c’est par le biais de cette immense comédie sociale qu’il nous la livre. Avec des mots vifs et abrupts. Où on lira une violente critique de la société consumériste, traitée sous un mode picaresque.
Faute de pouvoir changer ce monde dur, au moins Welsh parvient-il à inventer une langue. Provocante. Et, tapie dessous, une leçon d’humanisme.